📚 Série · Bitcoin
Qui décide de l'avenir du Bitcoin ? Gouvernance et développement
Le Bitcoin n’a ni PDG, ni fondation propriétaire, ni conseil d’administration. Alors qui décide de son évolution ? Cette question devient concrète dès qu’on regarde 2025 : une véritable crise de gouvernance a opposé deux camps sur un sujet technique en apparence mineur. Après avoir vu les faiblesses du réseau dans Les faiblesses du Bitcoin : volatilité, centralisation, risques à connaître, ce sixième article du dossier Bitcoin : le guide complet pour comprendre cet actif hors norme explique comment le Bitcoin évolue concrètement, et comment un désaccord peut devenir une fracture.
Le processus BIP : proposer, discuter, adopter par consensus
Toute évolution du protocole Bitcoin part d’un BIP (Bitcoin Improvement Proposal), un document qui décrit une modification, ses motivations et son implémentation technique. N’importe qui peut soumettre un BIP. Ce qui suit est un processus long et volontairement conservateur : discussion publique sur des listes de diffusion et des forums techniques, revue par les développeurs, tests, puis adoption progressive si un consensus suffisamment large se dégage.
Bitcoin Core est l’implémentation logicielle de référence du protocole, développée par plusieurs centaines de contributeurs au fil des années, avec un petit nombre de mainteneurs qui gèrent les fusions de code et les cycles de publication, environ deux fois par an. Il n’existe aucune structure d’entreprise ni de fondation qui possède le protocole : le pouvoir de décision réel est réparti entre quatre groupes qui doivent, in fine, s’accorder : les développeurs qui écrivent le code, les mineurs qui choisissent quel logiciel faire tourner, les opérateurs de nœuds qui choisissent quelles règles faire respecter, et les utilisateurs et entreprises dont l’adhésion donne sa valeur au réseau. Aucun de ces groupes ne peut, seul, imposer un changement aux autres.
Qui finance les développeurs ? L’écosystème du financement
Le processus BIP explique comment les changements sont proposés, mais pas comment vivent les personnes qui les écrivent. Contrairement à une entreprise, Bitcoin Core n’a pas de masse salariale centralisée : les contributeurs sont financés par un écosystème de fondations et de programmes de subventions, largement philanthropiques.
OpenSats, organisation à but non lucratif américaine, distribue des financements transparents aux développeurs et projets qui font vivre l’écosystème « freedom tech » autour du Bitcoin, sans prise de participation ni contrepartie exigée. Brink, dirigée par Mike Schmidt, finance et accompagne spécifiquement des développeurs open source qui travaillent sur l’infrastructure logicielle du Bitcoin, via des bourses et des subventions. Coin Center, dont la recherche est dirigée par Peter Van Valkenburgh, se concentre sur la défense juridique du droit à développer et utiliser des réseaux numériques ouverts comme le Bitcoin, face à des poursuites ou des menaces réglementaires visant des développeurs open source.
Le Bitcoin Development Fund de la Human Rights Foundation (HRF) illustre une dimension moins connue de ce financement. Depuis son lancement en 2020, il a distribué 7,8 millions de dollars en Bitcoin à 284 projets répartis dans 62 pays, avec un objectif explicite de soutenir les développeurs, éducateurs et militants qui utilisent le Bitcoin comme outil de liberté financière dans des régimes autoritaires. Sa dernière tranche de financement, annoncée en avril 2026, a distribué 1,5 milliard de satoshis à 26 projets, couvrant aussi bien des améliorations du protocole Bitcoin Core que des programmes d’éducation de terrain en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Cette dimension « droits humains » du financement du Bitcoin est rarement mise en avant, mais elle explique en partie pourquoi une communauté de développeurs dispersée dans le monde entier continue de maintenir un projet aussi exigeant techniquement, sans hiérarchie salariale classique ni actionnaires à satisfaire.
Soft forks et hard forks : deux façons de changer les règles
Un soft fork resserre les règles de validation d’une façon rétrocompatible : les anciens nœuds continuent de reconnaître les nouveaux blocs comme valides, même s’ils ne comprennent pas toutes les nouvelles règles. Un hard fork relâche ou change les règles d’une façon incompatible avec les anciennes versions, ce qui scinde la chaîne en deux si tout le monde ne migre pas ensemble.
Deux épisodes structurants illustrent cette mécanique :
- SegWit (Segregated Witness), activé le 1er août 2017 via un soft fork après des années de débat technique, a restructuré la façon dont les signatures sont stockées dans une transaction, corrigeant au passage un bug de longue date (la malléabilité des transactions) et ouvrant la voie à des innovations ultérieures comme le Lightning Network.1
- La guerre de la taille des blocs (2015-2017) a opposé les partisans de blocs plus grands (pour plus de débit sur la couche de base) aux partisans de blocs restés petits, misant sur les couches 2. Le compromis SegWit2x a échoué en novembre 2017, et le camp des « gros blocs » a fini par créer sa propre chaîne séparée, Bitcoin Cash, via un hard fork en août 2017.2 C’est l’exemple le plus net de ce qui se passe quand un consensus suffisant ne se dégage pas : le réseau se scinde plutôt que de trancher de force.
- Taproot, activé en novembre 2021 (bloc 709 632) via un mécanisme appelé « Speedy Trial », a introduit des signatures plus compactes (Schnorr) et amélioré la confidentialité et l’efficacité des transactions complexes.3 C’est ironiquement Taproot qui a rendu possibles, sans que ce soit son objectif, les inscriptions Ordinals en 2023 puis les tokens Runes en 2024, en facilitant l’inclusion de données arbitraires dans une transaction.
La guerre OP_RETURN de 2025 : la gouvernance en action, en temps réel
Ce conflit récent illustre mieux que n’importe quelle explication abstraite comment fonctionne, et parfois dysfonctionne, la gouvernance du Bitcoin. Le champ OP_RETURN permet d’inscrire une petite quantité de données arbitraires dans une transaction. Historiquement plafonné à 83 octets par Bitcoin Core, ce champ est devenu le terrain d’un affrontement entre deux visions du Bitcoin.4
En octobre 2025, Bitcoin Core a publié sa version 30, relevant cette limite à 100 000 octets.5 Un camp, mené par des figures comme Luke Dashjr et soutenu par Adam Back, y voit une trahison de la vision « monnaie saine » du Bitcoin : plus de données non-financières veut dire plus de congestion et de frais pour les vraies transactions monétaires. L’autre camp, incluant des développeurs Core de longue date comme Pieter Wuille, défend une position de neutralité : la blockchain ne doit pas juger du contenu légitime des transactions, et les limites artificielles n’empêchent de toute façon pas les usages qu’elles visent à décourager, elles les rendent juste moins efficaces.4
Conséquence concrète : une implémentation alternative, Bitcoin Knots, qui applique des filtres anti-spam stricts (limite de 42 octets) et est notamment soutenue par le pool de minage OCEAN, cofondé par Dashjr et financé par Jack Dorsey, est passée d’environ 400 nœuds début 2025 à plus de 20 % du réseau.6 Une contre-proposition, le BIP-444, a tenté en octobre 2025 de rétablir des restrictions plus strictes.5 Certains acteurs du camp Ordinals ont évoqué la possibilité d’un fork si le désaccord persistait.7
Ce qu’il faut retenir de cet épisode : la gouvernance du Bitcoin fonctionne, mais elle est lente, publique, et parfois brutale. Personne n’a le pouvoir d’imposer sa vision : quand le consensus ne se fait pas, le réseau vit avec deux implémentations concurrentes jusqu’à ce que l’usage tranche, ou jusqu’à ce qu’un nouveau compromis émerge.
Vers où va le développement
Plusieurs chantiers de recherche restent actifs pour les années à venir :
- Les covenants (via des propositions comme OP_CAT, BIP-119) permettraient de contraindre la façon dont un bitcoin peut être dépensé à l’avance, ouvrant la voie à des contrats plus sophistiqués sans complexifier le langage de script global.
- Les preuves à divulgation nulle de connaissance (ZK) commencent à être explorées comme moyen de vérifier des calculs complexes sans les exécuter directement sur la chaîne.
- La communication chiffrée entre nœuds (BIP-324) vise à améliorer la confidentialité et la résistance à la surveillance du réseau lui-même, indépendamment du contenu des transactions.
- La migration post-quantique, évoquée dans l’article sur les Les faiblesses du Bitcoin : volatilité, centralisation, risques à connaître, reste le chantier le plus lourd à long terme.
- Les couches 2 continuent de se développer, entre Lightning Network pour les paiements et les Taproot Assets pour des usages comme les stablecoins adossés au Bitcoin.
Ce qu’il faut retenir
Le Bitcoin se développe par un processus lent, public et décentralisé : des propositions BIP discutées ouvertement, une implémentation de référence sans propriétaire unique, un écosystème de fondations philanthropiques (OpenSats, Brink, Coin Center, le fonds de la Human Rights Foundation) qui finance des développeurs sans hiérarchie salariale classique, et un équilibre des pouvoirs entre développeurs, mineurs, opérateurs de nœuds et utilisateurs. Ce système a produit des évolutions majeures (SegWit, Taproot) par consensus, mais peut aussi se fracturer quand ce consensus n’existe pas, comme l’a montré la guerre OP_RETURN de 2025. C’est lent et parfois conflictuel, mais c’est précisément ce qui rend le protocole difficile à détourner par un acteur isolé. Reste une dernière question, la plus pratique pour qui envisage d’investir : qu’est-ce qu’une petite allocation Bitcoin change vraiment dans un portefeuille ? Réponse dans le dernier article du dossier : Faut-il mettre un peu de Bitcoin dans son portefeuille ?.
Sources
- The History of Segregated Witness (SegWit) - fomo21fomo21.com
- Blocksize War: The essence of the biggest conflict in Bitcoin history - Bitstackbitstack-app.com
- Bitcoin Fork History: The Evolution of Protocol Changes - Bitfinity Blogblog.bitfinity.network
- Bitcoin Blockchain Data Debate Reignites as Developers Weigh Looser OP_RETURN Limits - CoinDeskcoindesk.com
- An update on OP_RETURN, Bitcoin Core v30, and the Core-Knots war - OAK Researchoakresearch.io
- Bitcoin Knots vs. Bitcoin Core v30: A Deep Dive into the Client Divide - Bitcoin Learningbitcoinlearning.org
- Bitcoin's Secret Civil War of 2025: Core vs Knots - Mediummedium.com