📚 Série · Bitcoin
Bitcoin, or numérique ? Ce que disent vraiment les chiffres
« Digital gold » : l’expression revient partout dès qu’on parle Bitcoin. Elle n’est ni totalement fausse ni totalement honnête. Les deux actifs partagent une vraie parenté (rareté, absence de flux de trésorerie, coût de production réel), mais les chiffres de 2025 montrent aussi des divergences nettes, notamment sur la volatilité et le comportement en période de stress. Après avoir posé les bases de la valeur dans Pourquoi le Bitcoin a-t-il de la valeur ? Rareté, gaz torché et réseaux électriques, ce quatrième article du dossier Bitcoin : le guide complet pour comprendre cet actif hors norme confronte la thèse de l’or numérique aux données.
Ce qui rapproche, et ce qui sépare
| Or | Bitcoin | |
|---|---|---|
| Rareté | Géologique, offre en croissance de 1-2 %/an | Programmée, plafond de 21 millions |
| Divisibilité | Limitée en pratique | 1 BTC = 100 millions de satoshis |
| Portabilité | Faible, lourd et coûteux à transporter | Élevée, transfert mondial en quelques minutes |
| Vérifiabilité | Complexe (pureté, contrefaçon) | Triviale, un nœud logiciel suffit |
| Historique | Environ 5 000 ans | Environ 15 ans |
| Usage industriel/joaillier | Oui | Aucun |
Sur la performance brute, la comparaison ne fait pas débat : entre 2011 et 2025, le Bitcoin affiche une progression d’environ 48 000 %, contre environ 226 % pour l’or sur la même période.1 Mais cette performance a un prix : la volatilité annualisée du Bitcoin tourne autour de 50 à 54 % en 2025, contre environ 15,5 % pour l’or, un rapport de 3 à 4 fois supérieur.2
La leçon de 1933 : la confiscabilité, un angle mort du débat
L’histoire monétaire offre un argument rarement mentionné en faveur du Bitcoin par rapport à l’or physique : la confiscabilité. En 1933, le décret présidentiel américain Executive Order 6102 a rendu illégale la détention privée de la plupart des pièces, lingots et certificats d’or aux États-Unis, obligeant les citoyens à les échanger contre des dollars à un taux fixé par l’État, sous peine d’amende ou de prison. La mesure est restée en vigueur jusqu’en 1974.
Cet épisode nourrit un argument théorique en faveur du Bitcoin : un actif dont les clés privées peuvent être mémorisées ou dispersées géographiquement est, en théorie, plus difficile à confisquer en masse qu’un stock d’or physique localisable et saisissable dans des coffres. Cet argument reste toutefois à nuancer : les autorités disposent d’autres leviers, comme l’interdiction des exchanges réglementés, l’obligation de déclaration fiscale, ou la pression sur les rampes d’accès entre cryptomonnaie et monnaie fiduciaire, qui rendent une confiscation totale improbable mais une répression efficace tout à fait possible, comme l’illustre le cas chinois évoqué plus loin dans le dossier.
Le débat sur le statut de valeur refuge
C’est là que la thèse de l’or numérique se fragilise le plus. Campbell Harvey, professeur à Duke University, a publié en septembre 2025 une étude approfondie intitulée Gold and Bitcoin, comparant les deux actifs sur leurs propriétés de valeur refuge, leurs risques et leurs performances.3 Sa conclusion est nette : qualifier le Bitcoin d’« or numérique » relève de la « simplification excessive »3, et le Bitcoin ne représente guère un actif refuge à proprement parler, même si les deux actifs peuvent jouer des rôles complémentaires et utiles dans un portefeuille diversifié.
Les événements de 2025 lui donnent en partie raison : l’or a rempli son rôle historique de refuge, en attirant des flux lors des épisodes de tension, alors même que le Bitcoin reculait comme n’importe quel actif risqué.4 Ce découplage remet en cause l’idée que le Bitcoin protégerait automatiquement un portefeuille en période de crise, contrairement à l’or.
Le paysage institutionnel, lui, évolue dans l’autre sens. Larry Fink, patron de BlackRock, longtemps sceptique sur le Bitcoin, le qualifie désormais publiquement de nouvel or. Jurrien Timmer, stratège chez Fidelity, propose une règle d’allocation pragmatique : environ quatre parts d’or pour une part de Bitcoin, plutôt qu’un remplacement pur et simple.4 La position la plus défendable aujourd’hui est sans doute celle-là : complémentaires, pas substituables.
Le regard macro : les actifs de rareté selon Gavekal
Le cadre d’analyse de Gavekal, popularisé en France par Charles Gave, classe les actifs en deux grandes familles : les générateurs de flux de trésorerie (les actions, valorisées par leurs bénéfices) et les actifs de rareté (l’or et, de plus en plus, le Bitcoin), valorisés uniquement par leur rareté puisqu’ils ne produisent aucun revenu.5 La faiblesse structurelle de cette seconde famille, selon Gavekal, est sa dépendance à un afflux constant de nouveaux acheteurs pour soutenir les prix, une dynamique qui la rend particulièrement sensible aux mouvements de taux d’intérêt et à l’assèchement de la liquidité mondiale.5
Charles Gave va plus loin dans plusieurs interventions publiques : il présente le Bitcoin comme la première tentative sérieuse de création d’une monnaie privée à grande échelle, et rappelle que Milton Friedman avait, bien avant l’invention du Bitcoin, imaginé un système où un ordinateur augmenterait la masse monétaire à un taux fixe et prévisible, sans intervention humaine.6 Gave partage l’idée que la valeur du Bitcoin, comme celle de l’or, tient précisément à son absence d’utilité pratique : n’étant l’outil de personne, il ne peut être détourné à l’avantage de personne en particulier.7 Il recommande néanmoins, comme pour tout actif de rareté, de n’en détenir qu’une part mesurée du patrimoine, compte tenu de sa volatilité et de son historique encore court.7
Les banques centrales achètent de l’or, pas (encore) du Bitcoin
Pendant que les ETF et les entreprises accumulent du Bitcoin, un mouvement parallèle et largement indépendant se joue du côté des banques centrales : elles achètent de l’or à un rythme historique. En 2025, les achats nets officiels ont atteint 863,3 tonnes, un chiffre en repli de 21 % par rapport au record de 2024 (1 092,4 tonnes), mais qui reste très au-dessus de la moyenne 2010-2021 de 473 tonnes par an, et qui marque la quinzième année consécutive d’achats nets.8 La Pologne a été le plus gros acheteur pour la deuxième année de suite, portant ses réserves à 550 tonnes, soit 28 % de ses réserves totales, avec un objectif annoncé de 700 tonnes.8 Fin 2025, l’or a même dépassé les bons du Trésor américain pour devenir, en valeur, le premier actif de réserve mondial détenu par les banques centrales.8 Un sondage du World Gold Council a montré que 95 % des banques centrales interrogées s’attendaient à voir leurs réserves d’or augmenter dans les douze prochains mois, et 43 % planifiaient concrètement d’en acheter davantage, un record depuis le lancement de l’enquête.8
Ce mouvement contraste avec l’attitude des banques centrales envers le Bitcoin : à l’exception de la réserve stratégique américaine, alimentée passivement par des saisies plutôt que par des achats actifs sur le marché, aucune grande banque centrale n’a pour l’instant annoncé de programme d’achat de Bitcoin comparable à celui de l’or. La demande institutionnelle pour le Bitcoin reste, pour l’instant, portée par les ETF, les entreprises cotées et quelques États de petite taille, pas par le cœur du système monétaire international.
Les États entrent dans le jeu
Le débat n’est plus seulement académique. En mars 2025, les États-Unis ont créé une réserve stratégique de Bitcoin (Strategic Bitcoin Reserve) par décret présidentiel, capitalisée par les BTC déjà saisis par les autorités fédérales (environ 200 000 BTC), avec interdiction explicite de les vendre.9 Un sondage de l’université de Chicago mené auprès d’économistes début 2025 a toutefois montré qu’aucun des répondants n’estimait qu’emprunter pour financer une telle réserve bénéficierait à l’économie américaine, signe que la démarche reste contestée y compris chez les partisans du marché.9
À l’inverse, El Salvador, premier pays à avoir adopté le Bitcoin comme monnaie légale, a fait machine arrière sous la pression du FMI. Dans le cadre d’un accord de financement de 1,4 milliard de dollars approuvé en février 2025, le pays a rendu l’acceptation du Bitcoin volontaire pour les commerçants et a supprimé son usage pour le paiement des impôts, effectif depuis mai 2025.10 Le Bitcoin y reste un moyen de paiement exonéré de plus-value, mais n’a plus le statut de monnaie officielle.11
Ce qu’il faut retenir
Le Bitcoin partage avec l’or une vraie logique de rareté et de coût de production réel, et un argument théorique de résistance à la confiscation que l’histoire de l’or de 1933 rend concret. Mais les deux actifs restent structurellement différents : l’or a un historique cinq fois millénaire, un comportement refuge éprouvé, et des banques centrales qui l’achètent à un rythme historique ; le Bitcoin a quinze ans d’existence, une volatilité trois à quatre fois supérieure, et une adoption institutionnelle qui reste pour l’instant cantonnée aux ETF et aux entreprises plutôt qu’au cœur du système monétaire officiel. Les données de 2025 penchent plutôt vers une lecture de complémentarité que de substitution pure. Le prochain article du dossier prend le contrepied de cet optimisme mesuré pour détailler ce qui peut mal tourner : direction Les faiblesses du Bitcoin : volatilité, centralisation, risques à connaître.
Sources
- Bitcoin vs Gold: Which asset represents the best store of value in 2025? - Bitpandablog.bitpanda.com
- Bitcoin vs. Gold: Which Is the Better Store of Value in 2025? - Coincubcoincub.com
- Gold and Bitcoin - Campbell R. Harvey, SSRNpapers.ssrn.com
- Gold vs. Bitcoin: Why the Safe-Haven Debate Is Shifting in 2025 - Morningstarglobal.morningstar.com
- Value in a Sea of Risk - Evergreen Gavekalevergreengavekal.com
- Yen, Or, Bitcoin : Stratégies de résilience financière avec Charles Gave et Benoît Huguet - Journal du Coinjournalducoin.com
- « Nous entrons dans le temps des tempêtes » - Allnewsallnews.ch
- Central bank gold buying cooled in 2025 but stayed far above historical norms - Equitiequiti.com
- U.S. Strategic Bitcoin Reserve - Wikipediaen.wikipedia.org
- El Salvador's Bitcoin Law Changes To Secure IMF Funding - Forbesforbes.com
- El Salvador Alters Bitcoin Policy - Global Finance Magazinegfmag.com